
(le
Ménez-Hôm est une colline située sur la
presqu'île de Crozon)
Autrefois, il y avait en Bretagne un roi très puissant,
qu'on appelait le roi Marc'h (marc'h=cheval), parce qu'il
était fort comme un cheval. Samsom lui-même n'aurait pu
jouter avec lui. Le roi Marc'h s'enorgueillissait de sa force;
souvent, aussi, il en abusait. C'était un terrible batailleur,
malheur à celui qui faisait mine de lui résister !
Quand il avait envie d'une chose, il ne se privait pas de la prendre,
surtout quand cette chose était une belle fille qui lui
plaisait. Il faut tout dire: le roi Marc'h avait aussi ses bons côté.
Par exemple, il distribuait volontiers l'aumône. De plus,
quoiqu'il ne fût pas dévot, il avait une vénération
particulière pour sainte Marie du Ménez-Hôm. On
prétend même que c'est lui qui fit construire la jolie
chapelle qui est à mi-pente sur le versant de la montagne, et
qui, depuis, est restée dédiée à cette
sainte.
Quand il mourut, le bon Dieu parla de le damner. Mais
sainte Marie jeta de hauts cris, et plaida si bien la cause de son
fidèle serviteur, que le bon Dieu se laissa fléchir.
-
Soit, dit-il, ton roi Marc'h ne sera point damné. Mais son âme
devra demeurer dans la tombe, jusqu'à ce que cette tombe soit
assez haute pour que, de son sommet, le roi Marc'h puisse voir le
clocher de ta chapelle.
Le roi Marc'h, pour être plus
proche de la sainte, son amie, avait ordonné qu'on l'enterra
au Ménez-Hôm. On l'y avait enterré, en effet;
seulement au lieu de creuser sa tombe dans le cimetière de la
chapelle, parmi les morts du commun, on avait jugé plus
convenable de lui faire une sépulture à part, sur le
versant opposé de la montagne, en sorte qu'entre cette
sépulture et la chapelle, il y avait un grand dos de lande. Le
bon Dieu, en mettant au salut de l'âme du roi Marc'h la
condition que j'ai dite, pensait satisfaire à sa justice
éternelle tout en condescendant au désir de sainte
Marie. Le roi Marc'h ne serait point damné, il ne serait
jamais sauvé non plus.
Oui, mais les saintes ont
quelquefois plus de finesse que le bon Dieu, tout Dieu qu'il est.
A
quelque temps de là, un mendiant, passant près de
l'endroit où avait été enterré le roi
Marc'h, rencontra une belle dame qui semblait porter un objet fort
lourd dans les plis de sa robe.
Il lui demanda l'aumône.
-
Volontiers, répondit la belle dame, mais d'abord faites comme
moi. Prenez une de ces grosses pierres qui sont là, dans la
lande, et venez la déposer sur la tombe où je vais
moi-même déposer celle que je porte.
Le mendiant
obéit. La belle dame l'en récompensa, en lui glissant
dans la main un louis d'or tout neuf.
Vous pensez si le mendiant
remercia.
- Promettez moi, dit-la belle dame, qu'à chaque
fois que vous passerez en ce lie, vous ne manquerez jamais de faire
ce que vous avez fait aujourd'hui.
- Je vous le promet.
- Je
souhaiterais aussi que vous fissiez la même recommandation à
toutes les personnes de votre connaissance qui ont coutume de voyager
dans la montagne.
- Je le ferai.
- Au surplus, je puis vous
le confier: c'est l'âme du roi Marc'h qui est enfermée
ici. Elle sera sauvée le jour où, de ce tas de pierre
que nous venons de commencer, elle pourra voir le clocher de la
chapelle qui est de l'autre côté du mont. Le roi Marc'h
a toujours été bon pour les gens de votre sorte. Rendez
lui au moins en cailloux ce que vous avez reçu de lui en pain
et en menue monnaie. Soyez assuré, d'ailleurs, que sainte
Marie vous en sera gré.
Vous l'avez deviné déjà :
la belle dame n'était autre que sainte Marie elle-même.
Le mendiant s'acquitta en conscience de la commission de la
sainte.
Depuis lors, il s'est écoulé plus de cent
ans.
D'année en année, le tas de pierre grandit.
Chaque passant y apporte sa pierre. Moi, quand je chemine de ce côté,
j'ai soin, dès le pied de la montagne, d'emplir de cailloux
mon tablier. Beaucoup de femmes font de même, pour être
agréable à sainte Marie. Avant que le tas soit assez
élevé, il faudra sans doute attendre bien des années
et de années encore. Mais aussi le roi Marc'h sera sauvé
pour l'éternité, et sainte Marie aura joué au
bon Dieu un tour dont certainement il ne se fâchera point.
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